12 mars 2007

La flûte traversière

Elle était posée sur mon étagère, devant les livres, sous la poussière, ça faisait comme un vieux bibelot qu'on a un peu oublié, elle était constamment dans mon champ de vision, je passais devant tous les jours, je l'écartais parfois pour attraper un livre, mais elle n'existait plus vraiment. Le pupitre était sur l'étagère du dessus. J'ai commencé par remonter le pupitre, ça a été très mécanique, automatique, ça m'a amusée, après cinq ans sans y toucher. J'ai trouvé le pupitre très haut finalement, je l'ai abaissé plusieurs fois. Les partitions étaient enfouies au fond du placard du salon. Et puis j'ai ouvert l'étui noir, la fermeture éclair d'abord, le boitier ensuite. Elle n'était plus très jolie, je l'avais laissée brillante et blanche, je l'ai retrouvée terne et grise. En assemblant sa tête à son corps je me suis demandée s'il y avait un luthier à Aix qui saurait me conseiller pour la nettoyer et lui rendre un peu de son éclat, aucun ne m'est venu à l'esprit. Le pied s'est mis en place sans difficulté, au moins elle n'était pas grippée.
Et puis très naturellement, mes doigts se sont positionnés sur ses clefs, sans que je ne réfléchisse, la sensation m'a saisie, j'ai eu l'impression de perdre cinq ans d'un coup, j'ai revu la petite pièce exiguë et mal insonorisée de l'école de musique, j'ai revu le pull bleu de Sandra. Ma soeur m'avait pourtant prévenue de ne pas tant attendre, qu'à la longue j'oublierai tout et que je serai déçue. Eh bien non. Mes mains en tout cas se souvenaient bien. Ça m'a émue un peu, rassurée aussi. J'ai porté l'embouchure à ma bouche, bêtement j'ai joué un ré, qui est très mal sorti. Le la était déjà mieux. J'ai commencé raisonnablement, j'ai retrouvé mes vieux exercices journaliers de Reichert, j'ai commencé timidement, en choisissant l'exercice "sans rien à la clef", l'exercice des secondes, liées, deliées. Au delà du troisième do, les sons étaient très mauvais. Rapidement, j'ai eu mal aux lèvres et aux mains. Après les exercices, j'ai retrouvé le début d'une sonate de Vivaldi, qui avait l'avantage d'être dans la même tonalité que les exercices. En la jouant, je me suis souvenue, c'était l'un des derniers morceaux d'examen, elle est très bien revenue, le rythme, les trilles, les triolets, les reprises, sans problème. C'était étrange de constater à quel point elle était inscrite en moi après tant d'années... Je l'ai joué une fois, deux fois, j'ai tenté la suite que je connaissais moins bien.
Et puis j'ai rangée la flûte, le pupitre, et les partitions.
Je me suis dit qu'il faudrait que je continue.
Je me suis demandée ce que devenait Sandra.

Posté par polysemie à 10:50 - - Commentaires [3] - Permalien [#]


Commentaires sur La flûte traversière

    Même quand on n'est pas musicienne, ton texte est beau.

    Posté par Ed, 14 mars 2007 à 21:55 | | Répondre
  • Ed> merci!

    Posté par Polysémie, 18 mars 2007 à 12:49 | | Répondre
  • ça me rappelle des bons souvenirs

    Tu écris toujours aussi bien!

    Posté par Elsa, 25 mars 2007 à 00:42 | | Répondre
Nouveau commentaire