18 décembre 2007
Dépolissage
Je ne vous connais pas, et pourtant ici aussi, comme ailleurs, comme partout, il faut que je vous fasse croire à cette fille comme il faut, équilibrée, et qui va bien, même anonyme. Et si polie, si policée, Polysémie...
Alors qu’en vrai, je ne sais plus qui je suis.
Je me sens me perdre, je me sens m’enfoncer, et j’ai envie de hurler souvent, de pleurer toujours, de me laisser glisser contre un mur, sur mes talons, et cacher mon visage dans mes mains. Ne me reconnaissez plus, je ne suis plus. Je suis enfermée entre quatre murs, je suis pieds et poings liés, à la merci de mon ambition, à la merci de mes exigences. Des preuves, des preuves toujours des preuves. Je ne supporte pas l’échec, ni le mien, ni celui des autres.
Je ne sais pas si j’ai voulu, vraiment, en arriver là. Avec cette pression que je m’imprime, avec cette confiance insensée que les gens que j’aime placent en moi, comme si tout m’était simple, comme si tout m’était évident. Je ne me sens plus le droit d’échouer, l’ai-je jamais eu d’ailleurs ? J’ai le sentiment très oppressant de devoir aller toujours plus haut, de ne pas pouvoir m’arrêter, et de faire de moins en moins ce que je souhaitais à l’origine.
J’ai appris à parler.
Seulement à parler. Aujourd’hui, je vous le jure, je suis de ceux qui sont
capables de parler 10minutes, en deux parties, deux sous parties, et sans
préparation aucune, devant un jury, de sujets aussi variés que « la
mer » ou « la démagogie ». Je mens. Je fais semblant, je joue un
rôle. Nos professeurs sont fiers de nous voir capables de ce genre d’esbroufe.
Moi j’ai honte. Si j’avais su que c’était ça le savoir…
J’ai l’impression
d’avoir vendu mon âme. Rien n’a plus de sens. Parler et faire illusion, depuis
5ans, c’est tout ce qu’on nous apprend. Ce qui me répugne le plus, c’est que
j’y arrive. Moi qui m’étais jurée de ne jamais trahir, de ne jamais oublier
pourquoi j’apprenais tout cela, pourquoi je lisais, pourquoi je cherchais à
comprendre, moi qui m’étais juré de ne jamais oublier d’où je venais, de ne
jamais m’éloigner des miens.
Quand je rentre chez moi, on me taquine sur mon érudition supposée, on me plaisante à table toujours, en concluant « qu’est-ce que tu parles bien », je leur réponds que je ne sais faire que ça, ils ne comprennent pas, et pensent que je fais de l’esprit, encore.
Je me retrouve à Bac+5, face au premier réel échec de ma vie, avec la quasi obligation de recommencer, de me représenter, de ravaler mon orgueil et d’y retourner, face eux qui ne m’ont pas admise une première fois. Mais surtout, je me retrouve au terme de mes études avec la sensation de n’avoir aucune valeur et le sentiment invivable et obsédant de m’être trahie, de m’être perdue. Comment fait-on pour réparer cela ? Pour se réparer soi ?
Je ne sais plus où se trouve ma cohérence. Où sont mes valeurs. Celles qui étaient miennes, celles qui me fondaient. Comme c’est paradoxal, je continue de réussir devant les gens à qui j’aimerais faire comprendre que je me perds, et j’échoue face aux inconnus, les seuls, que je tente de convaincre de mes qualités. Ma crainte enfant en me projetant dans ma vie d’adulte, était de me perdre. Voilà, c’est arrivé, je suis perdue, je me suis perdue.
Je ne me libère jamais des autres, je ne me libère jamais de moi, le temps m’oppresse. A 23ans, je n’ai rien fait. Que penserait de moi la petite passionnée que j’étais il y a dix ans déjà ? Je voulais écrire. C’est tout ce que je voulais. Je voulais écrire aux terrasses romantiques des cafés parisiens, je voulais écrire dans une chambre ombragée non loin de la mer. Je ne voulais même pas aimer, même pas réussir, même pas grandir.
13 décembre 2007
Rue de la glacière
Elle affectionnait tout particulièrement la rue de la glacière, celle aux boutiques les plus huppées d’Aix en Provence, petite snobinardise d’étudiante fauchée qui aimait rêver au luxe.
Elle y passait et repassait, de jour en jour et de jour en jour elle passait et repassait devant cet homme au cheveux longs, en anorak, assis parterre sur un sac de voyage usé, une vieille bouteille en plastique à ses côtés. Il avait les yeux fermés et paraissait dormir. De jour en jour elle allongeait un peu le pas, détournait un peu le regard, en passant devant lui.
Ce soir là, elle s’était mise en quête d’un foulard, inutile, pour se rendre un peu plus accessoire encore. Elle ne trouvait pas, et cela l’agaçait un peu. Elle est passée deux fois devant l’homme au cheveux longs, aux yeux fermés, assis par terre, qui paraissait dormir.
Elle a voulu s’arrêter la deuxième fois, mais n’avait rien à lui donner. Elle n’a pas osé. Mais elle a continué jusqu’au distributeur d’argent, et est revenue sur ses pas, en passant par la boulangerie pour lui acheter quelque chose à manger.
Elle est arrivée devant lui. Elle s’était dit qu’elle s’accroupirait à sa hauteur, pour qu’il voit son visage, pour le regarder dans les yeux.
Finalement, elle n’a pas réussi. Elle est restée debout et droite pour lui dire « Bonsoir ».
L’homme a ouvert les yeux. Des yeux bruns et rieurs, des yeux calmes et doux. Il lui a souri et puis il a répondu « Bonsoir ». La sérénité qui se dégageait de son visage l’a déstabilisée dans un premier temps.
Elle a perdu ses mots. Au lieu de lui
tendre le sandwich, elle lui a demandé « Vous avez faim ? »
"Non"
a-t-il répondu, presque surpris.
Il faisait froid, et la nuit était tombée
depuis un moment déjà.
Elle a insisté « Vous voulez de l’argent ? »
prête à lui donner le billet qu’elle venait de retirer.
"Non" lui a-t-il encore
répondu en souriant de plus belle.
Elle n’a rien su répondre, elle lui a juste
reproposé le sandwich qu’il a refusé à nouveau « Non vraiment, c’est très
gentil, mais je ne le mangerai pas… ».
Elle s’est excusée. Elle lui a dit
au revoir, elle a tourné les talons. Elle aurait voulu disparaître. Elle s’est
sentie très seule tout à coup, très vide tout à coup, très vaine. Elle a
compris combien elle était pauvre.
Elle a imaginé qu’elle aurait pu retourner le voir, et lui demander ce qu’il faisait là, alors, ce qu’il attendait. Elle a imaginé le sourire qui lui aurait encore répondu. Alors elle aurait ajouté « vous méditez ? » Il aurait souri encore. Peut être sans rien dire. Alors elle aurait eu la force de se laisser glisser sur ses talons, contre le mur, à côté de lui. Et de lui dire « vous avez de la chance ». Et de rester à ses côtés. Regarder passer les femmes rue de la glacière, regarder passer sa vie, la tête entre ses mains. Si elle était vraie, c’est ce qu’elle aurait fait, mais…
09 décembre 2007
De l'autre côté
De Fatih Akin, avec Baki Davrak, Tuncel Kurtiz, Patrycia Ziolkowska...
C'est un film avec des Turcs en Allemagne, et des Allemands en Turquie, un professeur turc de littérature en Allemagne qui reprend une libraire allemande en Turquie. C'est un film entre deux langues sur l'incompréhension des hommes, sur la quête, sur l'absurde et sur l'absence.
Je ne saurai dire ce qui m'a le plus touchée dans ce beau film aux miroirs croisés entre eux qui ne communiquent jamais avec celui qu'ils souhaitent, mais qui se répondent malgré tout, et sans le savoir, au travers d'intermédiaires qu'ils ignorent.
C'est aussi un film sur le pardon, et des générations qui se fuient mutuellement. C'est un film un peu désespéré, sur la douleur et l'abandon.
Tous ces personnages ont un côté tragique, au premier sens du terme, soumis qu'ils sont à une sorte de fatalité qui oriente leur vie, à laquelle ils ne tentent même pas de résister, à laquelle ils obéissent, comme conscients du sens qu'elle doit recouvrir, à défaut de le comprendre.
Pourtant, à la fin de cet entrelas de tragédies, et pour nous permettre sans doute de respirer un peu, une issue nous est offerte, alors allez-y, vous aussi.
D'ailleurs, je ne suis pas la seule à avoir aimé: l'avis de Pascale
05 décembre 2007
Au bout de 5 ans aussi
Finalement, il m'aura fallu 5 ans aussi pour pouvoir "le" dire sans avoir le coeur qui s'emballe, le bout des doigts qui se gèle instantanément, les bouffées de chaleur qui montent à la tête et les tremblements dans le ventre.
Pouvoir "le" dire sans réfléchir, sans me demander comment cela va être pris.
Je ne sais pas si c'est moi qui grandit, si c'était le contexte qui faisait que j'étais à des lieux de ce genre préoccupations, ou juste la sagesse communicative de mon interlocutrice, mais toujours est-il que pour la première fois hier, j'y suis arrivée, naturellement:
"- Mais alors qu'est-ce qu'il fait ton chéri???
- D'abord ce n'est pas mon chéri mais ma chérie
- Ah bon, ben je savais pas!
- Ce n'est pas grave...
- Bon alors qu'est-ce qu'elle fait ta chérie???"
Et je suis fière de moi, parce que le dire à une femme est ce qu'il y a de plus dur, parce que le dire à quelqu'un qui risque d'avoir un minimum de pouvoir sur moi m'avait toujours fait hésiter, parce que le dire à quelqu'un qui n'est pas de ma génération m'avait toujours fait reculer, parce que le dire aussi rapidement et clairement, je n'en avais jamais été capable.
04 décembre 2007
Faut que ça danse
De Noémie Lvovsky, avec Jean Pierre Marielle, Sabine Azéma,
Valéria Bruni Tedeschi, Arié Elmaleh…
Je n’avais pas aimé les sentiments, je crois que je n’accroche pas à la veine « comique » de Lvovsky. Mais cette comédie, à défaut de m’amuser vraiment, m’a cependant touché pour les thèmes qui y sont évoqués.
Il y a bien sûr la vieillesse et le regard de la société sur les vieux qui ne se sentent pourtant pas vieux, la folie, qui y sont traités très tendrement, très délicatement.
Mais il y a aussi cette problématique de la mémoire générationnelle, du mystère familial, des traumatismes quasi-génétiques qui y sont abordés de manière assez percutante j’ai trouvé au travers de l’histoire de cette famille juive. L’avidité de savoir du personnage de la fille, les obstacles et non-dits auxquels elle se heurte, m’ont fait me sentir très proche d’elle.
Et puis surtout, la relation entre le père et la fille. Cette terreur que la fille a de voir mourir son père, ce désespoir qu’il y a à devoir se résigner à cette certitude : je te survivrai. Cette puérilité d’un oedipe mal dégrossi, mon père ce héros, je suis ta fille et non ta femme, je ne mourrai pas avec toi, cette horreur qu’il y a à devoir dépasser les empreintes de pas du père.
02 décembre 2007
5 ans
Aujourd'hui, cela fait 5ans.
Je me souviens qu'il y a 5ans, j'apprenais la déclinaison de "o patris, patridos" en grec ancien, je me souviens qu'il y a 5 ans, j'avais eu violemment mal au ventre devant l'énormité de ce que nous venions de commettre, je me souviens qu'il y a 5 ans, le ciel m'était tombé sur la tête.
Il y a 5 ans, il fallait tout accepter à la fois, le fait de tomber amoureuse et de susciter moi-même des sentiments amoureux, le fait d'être amoureuse d'une femme, et de le vivre réellement, le fait de devoir se cacher, mais de devoir l'accepter en moi, le fait de l'engager elle dans mes fluctuations et tergiversations sentimentales.
Depuis 5 ans, il y a eu des comings out, souvent positifs, il y a eu un déménagement, il y a eu des affrontements, des concessions, des décisions.
Depuis 5 ans, nous sommes deux, depuis 5 ans, nous sommes plus fortes, depuis 5 ans nous avançons, depuis 5 ans nous nous aimons.



