19 juin 2008

d'une décennie l'autre

Nous sommes le 19 juin 1998, j’ai treize ans et demi, je suis en 4ème. Aujourd’hui nous avons suivi le dernier cours de français de l’année avec Mme.… . Pour l’occasion, Agathe, Audrey et Moi avions préparé un petit sketch ou nous parodions notre professeur. Comme j’ai eu le rôle de Nicole, dans Le Bourgeois Gentilhomme de Molière, plus tôt dans l’année, et que j’ai déjà joué devant la classe, c’est moi qui ait joué le rôle de Mme… aujourd'hui. Elle a beaucoup ri, et à la fin de mon numéro, tous les élèves ont applaudi, j’ai été très émue. Parce que je suis amoureuse d’elle depuis des mois, et parce que je sais que c’est la dernière fois que je me trouve dans sa salle de classe.

J’ai treize ans et demi, je suis sa meilleure élève et elle lit mes rédactions à voix haute à toute la classe. J’ai treize ans et demi et je veux devenir professeur de lettres classiques, comme elle, et écrivain célèbre.

Je pense à elle tout le temps, il n’y a qu’elle dans ma vie, à côté de mes livres, que je lis pour elle, toujours. Je suis Julien Sorel et je la rêve Mme de Rénal, je suis Frédéric Moreau et je la rêve Mme Arnoux, je suis Jean Jacques Rousseau et je la rêve Mme de Warrens.

Mais en réalité je suis une jeune fille alors, et ces choses là ne s’avouent surtout pas.

Plus tard je passerai un bac littéraire, pour elle, et j’aurais la mention qu’elle m’aura demandé, je postulerai en prépa, sur ses conseils, et je choisirai la même hypokhâgne qu’elle, plus tard encore je délaisserai mes projets de professorat pour présenter science po, en suivant son avis et ses avertissements, et parce qu’elle dit qu’il est « important que des littéraires s’occupent un peu des choses de ce monde ». Au cours de l’étrange correspondance que j’entretiendrai avec elle, elle m'écrira un jour que je risque comme elle de me retrouver Don Quichotte de la culture contre les moulins qui nous entourent…

Nous sommes le 19 juin 2008, j’ai vingt trois ans et demi, je suis diplômée de Science Po Aix, et je suis en prépa ENA-Grands Concours. Aujourd’hui, encore une fois je suis enfermée à la bibliothèque, à réviser pour les concours dans une dizaine de jours. Elixir, mon amour, vit avec moi, et vient de terminer son droit. Je ne connais plus ni Agathe, qui a fait Science Po à Lille, ni Audrey qui serait devenue horlogère. Il y a un mois, par hasard, j’ai aperçu au loin Mme… dans sa voiture. Elle ne m’a pas vue, et ne m’aurait sans doute pas reconnue. Mes doigts sont devenus très froids, comme il y a dix ans, mon coeur s’est accéléré, comme il y a dix ans, et ma voix s’est mise à trembler, comme il y a dix ans, instantanément. Parce que j’ai été amoureuse d’elle pendant des années, et qu’en dépit du temps qui passent et des sentiments qui ont disparu depuis longtemps déjà, le corps a des réflexes qui ne s’oublient pas.

J’ai vingt trois ans et demi, et j’ai été la meilleure élève de d’autres professeurs depuis, et mes dissertations ont été lues à voix haute devant d’autres classes depuis, sans que cela n’ait plus jamais ce goût de sucre donné par sa voix à l’époque. J’ai vingt trois ans et demi, et je ne veux plus enseigner depuis longtemps, je veux avoir des responsabilités et du pouvoir, je veux avoir de l’argent et être heureuse certains jours, et puis le lendemain je veux juste continuer à lire et recommencer à écrire, mais je ne sais pas si j’écrirais à nouveau un jour.

Je ne pense presque plus à elle, elle ne fait plus partie de ma vie, Elixir l’a remplacée le jour ou je lui ai révélé l’importance qu’elle avait eu pour moi pendant toute mon adolescence, et la réalité des sentiments que j’avais éprouvés pour elle. Je lis toujours, mais plus pour elle. Je suis une femme aujourd’hui, qui aime une femme, et je le dis, parce qu’en grandissant, j’ai compris que c’était vrai et qu’il ne tenait qu’à moi de le croire et de l’assumer.

Avec le temps, évidemment, j'ai cessé de l'idéaliser, comme elle m'enjoignait vivement de le faire, et j'ai cessé de l'adorer. Mais c'est elle qui est à l'origine de la plupart des décisions que j'ai prises dans mes études ces dix dernières années.

Posté par polysemie à 23:55 - - Commentaires [6] - Permalien [#]


Commentaires sur d'une décennie l'autre

    pffffiou qu'il est beau ce texte...j'aurais presque envie de le lire à voix haute!
    je t'embrasse et merci d'être revenue écrire.

    Posté par emy, 20 juin 2008 à 21:26 | | Répondre
  • merci Emy, et ravie de te revoir si vite ici) biz

    Posté par polysemie, 20 juin 2008 à 22:10 | | Répondre
  • contente de te relire!

    Posté par ex-touk-touk, 20 juin 2008 à 22:14 | | Répondre
  • Ouhlala, comme cela brasse des souvenirs en moi... Sur mon blog, quand je parle d'une certaine C., c'est d'une ancienne prof dont il s'agit.
    Alors ton texte, forcément...

    Donc merci.

    Posté par Virgibri, 21 juin 2008 à 11:52 | | Répondre
  • En tant que prof, moi, je ne peux m'empêcher de me demander si un jour, une élève... Je me souviens d'une en fait. Mais j'ai tout fait pour ne créer aucune ambiguité. Seulement la guider quand elle avait besoin. Et le jour où elle m'a invitée à son mariage... j'ai été très heureuse.
    Et, oui, ton texte est très fort.

    Posté par Ed, 24 juin 2008 à 16:48 | | Répondre
  • @Touktouk: merci, contente de te revoir

    @Virgibri: c'est bien ce qu'il me semblait, pour C, je me suis rendue compte en grandissant que ces sentiments étaient communs, et partagés par de nombreuses autres filles, ça rassure en un sens...

    @Ed: en l'occurence, elle non plus (Mme...) ne créait aucune ambiguïté, mais elle a été excellent guide, si un jour je l'invite à mon pacs, elle comprendra sans doute plus que ce que je n'aurais voulu lui montrer...

    Posté par polysemie, 25 juin 2008 à 15:46 | | Répondre
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