06 mars 2008
La fabrique des sentiments
De Jean-Marc Moutout, avec Elsa Zylberstein, Jacques
Bonnaffé, Bruno Putzulu…
Je me souvenais très bien de Violence des échanges en milieu tempéré que j’avais beaucoup aimé. J’allais donc ravie, et en confiance, voir ce deuxième opus qui nous promettait un décorticage tout aussi froid de l’industrie amoureuse.
Las.
Il ne s’agit plus du même Moutout, percutant et
lapidaire.
Le film traite un sujet maintes fois vus et revus, mais
malheureusement, ne parvient pas un seul instant à en faire autre chose que ce
qui a déjà été maintes fois fait, et refait. Et que ses personnages, plus ou
moins médiocres et peu attachants, ne réussissent pas à nous rendre
intéressant.
J’ai trouvé cela long, et glauque, et facile. La fin, surtout,
tellement facile, tellement convenue, avec cette ultime fausse pirouette…Tout y
est traité à la fois, sans structure, sans profondeur. L’amour, ou pas, la
solitude, la relation à l’autre, la vieillesse, la maladie, la tromperie,
l’ambition. Rien ne semble abouti.
J’aurais du en rester à la Violence des
échanges…
04 mars 2008
Sororité
J’ai deux sœurs, évidemment, il
n’y a pas que la petite, mais à la lecture de mes articles, je me rends compte
que je n’évoque que rarement « ma sœur ».
J’ai deux sœurs, donc, il y a « ma sœur » et « la Petite ».
Ma sœur est aussi ma petite sœur, mais elle tellement moins petite que la Petite. Elle est celle du milieu, elle n’a jamais eu le rôle de «la petite», elle n’a jamais eu le rôle de l’aînée non plus. Elle dit souvent qu’elle a souffert de cette position entre deux. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais j’imagine que c’est vrai, et je l'ai compris très tôt, un jour où elle m'a lancé, alors qu'elle n'avait que cinq ans et que la Petite était encore tout bébé "Depuis que la Petite est là, tu ne m'aimes plus!".
Ma sœur, je l’ai attendue tout au long des trois premières années de ma vie, l’inventant dans mes jeux avant même sa conception, la guettant chaque jour pendant les neuf mois précédant son arrivée. Elle mettait tellement de temps. Ma mère immobilisée dans le vieux fauteuil du salon vers qui je revenais toutes les heures sur la pointe de pieds pour demander « Elle est arrivée ? ». Pas encore, pas encore, Poly...
Elle est arrivée un midi finalement. Et comme je devais être d’un tempérament un peu tranché, mes parents craignaient très fort d’éventuelles crises de jalousie de ma part. En cadeau pour sa naissance, j’ai reçu une poupée Bécassine. C’est un cadeau de ta petite sœur m’a dit ma mère. Autant dire que le principe d’un bébé qui naît les bras chargés de cadeaux me laissait dubitative, mais ça ne m’intéressait pas plus que ça. Puisqu’elle était là, ma sœur. Plus question de la lâcher, de laisser les autres la prendre dans leur bras. C’était MA sœur, et je piquais de grosses colères pour ne pas partir de la maternité le soir venu, pour ne pas la laisser derrière moi.
Les premières années, je l’ai couvée comme une petite maman. J’étais la seule à comprendre ce qu’elle baragouinait, dans une prononciation plus qu’approximative, alors je traduisais, moi dont mes parents disaient que j’avais toujours parlé comme un livre. Je la défendais dans la cour de l’école maternelle, je lui lisais des histoires sitôt entrée au CP, et je jouais devant elle, qui regardait, qui écoutait, inlassablement.
Elle était mon public, mon élève, ma protégée, ma suivante, j’étais autoritaire, elle était impressionnable. Mais aussi très vite celle qui avait plus de force que moi, celle qui était plus hardie, et puis celle qui était plus jolie.
Celle dont on a jamais dit
qu’elle était grosse, mais qu’elle était « si bien faite ».
Celle dont on a jamais dit
qu’elle était drôle, mais qu’elle était « tellement belle ».
Celle à qui on ne demandait pas
si elle voulait devenir écrivain, mais si elle voulait devenir mannequin.
Lors des repas de famille, je faisais mon numéro. Quelques pitreries, quelques reparties bien senties, un peu d’érudition, petit singe bien dressé, qui me permettaient de m’attarder à la table des adultes, où immanquablement le silence se faisait. « Qu’est-ce que ta deuxième est belle » à l’adresse de mon père, ou de ma mère qui ne savaient que répondre. Prend-on garde à la susceptibilité d’une enfant de dix ans dont on a presque oublié qu’elle s’était glissée à cette table ?
Alors très tôt j’ai réalisé. J’étais la marrante, l’intelligente, la sérieuse, la grande, mais pas la jolie, pas la mignonne. Et les gens ont orchestré notre rivalité.
Alors très tôt, je me plantais
devant la glace le soir, et jetais à mon propre reflet:
« Tu es moche, alors sois intelligente ».
Je me souviens d’un week-end à Toulouse, en plein été, où mes parents avaient été impressionnés des comportements masculins latins et méditerranéens, à l’égard de ma sœur. Qui était si jeune, seulement dix ans, mais qui en paraissait cinq de plus. Je me souviens des hommes que nous croisions dans la foule et qui se signaient face à ma sœur, en la regardant droit dans les yeux, en lui soufflant « Mama mia ! ». En dépit de mon père qui lui tenait la main, de ma mère et de la petite en poussette à côté. Et de moi, invisible, qui n’existait plus. De ses grands yeux bleus, d’enfant effarouchée, qui ne comprenait pas. La concupiscence des hommes pour son corps de femme.
Mon père était fier des propositions des photographes d’agence de jeunes mannequins, qui l’arrêtaient en pleine rue quand il se promenait avec ma sœur de onze ans. Et il était fier de me voir soutenir, à quatorze ans, une conversation sur les relations entre Mussolini et le Vatican au restaurant avec ses amis. Il n’a jamais semblé comprendre à quel point j’aurais pu brûler tous mes livres pour ne recevoir qu’un seul compliment à mon tour sur mon physique.
De sa part, ce n’est venu que des années plus tard. Alors que j’étrennais à Noël un cadeau d’Elixir, un joli haut. Tu es belle ma fille, m’a-t-il dit en me prenant dans ses bras. Je me suis cachée pour pleurer. Parce que j’avais 21ans, et que c’était la première fois qu’il me disait cette phrase qu’il avait tant répété à ma sœur. Parce que j’avais 21ans, mais que je réalisais à quel point c’était trop tard pour moi. A quel point je n'y croyais pas, et me trouverai toujours laide, devant ma glace, sur les photos, à côté d'elle... A quel point je m’étais construite, depuis l’enfance, dans le rôle du vilain petit canard.
Toute mon adolescence, j’ai craint de ne jamais pouvoir présenter ma sœur à la personne que j’aimerais, de peur qu’elle ne m’efface à ses yeux. J’ai craint les premières fois qu’Elixir venait à la maison qu’elle ne tombe sous le charme de ma sœur, sans me rendre tout à fait compte de l’absurdité de cette phobie.
Je ne suis pas idiote, je sais que de son côté, ma sœur s’est construite en faisant face aux remarques de nos professeurs qui lui disaient sans sourciller « ta sœur c’était autre chose ! », « ta sœur était tellement brillante ! ». Pas de comparaison, s’il vous plaît, disait ma mère sèchement, tout comme elle me répondait « ce n’est pas vrai, vous êtes différentes, je refuse de vous comparer, je ne veux pas faire ça » quand je la sommais de m’avouer qu’elle aussi trouvait ma sœur tellement plus jolie que moi.
Je sais que ma sœur a souffert de
son côté aussi. « J’ai eu mon bac ! bon évidemment, pas comme toi
hein, pas de mention, et pas à l’heure, mais tu n’imagines même pas à quel
point je suis contente ! »
Mais bien sûr que si que j’imaginais, que je comprenais, lui
répondis-je. « Non justement, tu ne peux pas comprendre toi! ».
Je sais que ma sœur a souffert de
mon père aussi, et de son si dur « la mention c’est en
option ? ».
Ma sœur sait que nos parents ne
m’ont jamais regardée comme elle.
Je sais que nos parents n’ont jamais pleuré de joie sur ses diplômes.
Et nous respectons ces douleurs-là.
Nos disputes naissent encore souvent de cette rivalité, dont nous ne voulions pas entre nous, et que nous gérons difficilement parfois, et se terminent toujours, dans les bras l’une de l’autre, elle pleurant évidemment, son rôle de grande fille sensible n’est-ce pas, moi retenant mes larmes, mon rôle d’intello revêche encore…
Mais nous savons ce qui fait mal, et nous défendons l’une l’autre bec et ongle contre les paroles indélicates, d’où qu’elles viennent.
Elle est ma sœur, je suis la
sienne, dans toute la latitude possible de cette possessivité.
Et nous cherchons toujours à nous impressionner sur les terrains de prédilection qui ne sont pas les nôtres, car nous souffrirons toujours de ne pas être la jolie qu’on admire quand elle paraît, ou de ne pas être l’érudite qu’on écoute quand elle parle.
01 mars 2008
Les Liens du Sang
De Jacques Maillot, avec Guillaume Canet, Clotilde Hesme,
François Cluzet, Marie Denarnaud, Carole Franck…
Les bons conseils de Pascale m’avaient incitée à aller voir
ce Policier français façon années 70 et je n’ai pas été déçue ! Il figurera
en bonne place, je pense dans mon top ten 2008.
J’ai tout aimé dans les Liens du Sang : l’analyse de la relation
fraternelle, si forte, si complexe, et tellement douloureuse. Les personnages
féminins, comme le soulignait déjà Pascale, et leurs rôles très présent. J’ai
particulièrement été marquée par Carole Franck, que j’avais déjà pu énormément
apprécié dans l’Esquive, et gouté l’apparition dans la Graine et le Mulet et
qui m’a littéralement séduite dans cet exercice noir de maquerelle abîmée.
Dans les papiers peints jaunis, les blousons de mauvais garçons, les moustaches et jusqu’au grain de la peau, j’ai retrouvé l’ambiance particulière des photos de la jeunesse de mes parents, et qui s’allie si bien au genre policier, et à l’intrigue ici présentée, toute en demi teinte, tout en dégradé de gris. Ni noir, ni blanc. Bien mieux me semble-t-il que les lumières et physiques trop épurées de nos années 2000 taraudées par le fantasme d’une société idéale. Point d’illusion en 1979, avec la crise qui sévit, et les utopies qui n’ont pas tenu le choc.
C’est un excellent film, s’il est encore à l’affiche, vous savez ce qu’il vous reste à faire !
29 février 2008
Back back back!!!
Je n'ai pas de photo mais il a fait très beau. En Bretagne.
Je n'ai pas de photo, mais je peux vous dire que comme d'habitude j'ai mangé beaucoup (trop) de crêpes, des moules, et même des huïtres.
Je n'ai pas de photo, mais je peux vous dire que les soirées vannetaises, rennaise et costarmoricaines en tous genre, avec quelques vous et d'autres, étaient excellentes.
Je n'ai pas de photo, mais je peux vous dire que je suis toujours aussi impressionnées par la lucidité et l'intelligence politique des quatre vingt trois printemps d'Alice, la Mamie qui n'est pas la mienne, ou qui est peut être, sans le savoir, ma "jolie mamie".
Je n'ai pas de photo, mais j'ai ensuite passé de très agréables moments avec la Petite, descendue quelques jours à Aix en Provence avec nous, si charmante, si boudeuse, si calme, si lente, si poétique, et qui me tend avec brutalité parfois le miroir de ma propre adolescence passée.
J'ai tout de même quelques photos, des orques...


(Zoo marin Marineland - Antibes)
15 février 2008
SOS Homophobie, appel aux aixois et aux marseillais (et à toutes les bonnes volontés alentours)
SOS Homophobie est une association nationale qui existe depuis 1993. Elle est originellement centrée sur Paris mais dispose depuis quelques années de plusieurs délégations régionales un peu partout en France, dont celle d’Aix-Marseille dont je fais partie.
SOS Homophobie est une association de lutte contre les discriminations de toutes natures liées à l’orientation sexuelle. Elle exerce trois types d’actions :
- La ligne d’écoute – numéro Azur 0810 108 135 – chargée de recueillir les témoignages et d’orienter les personnes victimes d’homophobie.
- La publication d’un Rapport Annuel, à partir des témoignages recueillis sur la ligne d’écoute, mais également à partir d’un suivi de presse et du traitement des questions homos par plusieurs journaux/magazine
- Les Interventions en Milieu Scolaire (IMS) qui sont des interventions des membres de l’association ayant reçu la formation adéquate auprès de classes de 4è ,3è et lycée sur le thème de la discrimination en générale et de l’homophobie en particulier, ayant pour but de déconstruire avec les adolescents leurs idées reçues sur l’homosexualité et de faire progresser leur réflexion à ce sujet.
Après une période d’absence, notre délégation est en reconstruction, nous souhaitons concentrer nos efforts sur la journée mondiale contre l’homophobie le 17mai prochain, et nous avons besoin de personnes motivées, prêtes à s’engager avec nous pour nous faire connaître et mener à bien diverses actions sur Aix ou Marseille.
Si vous êtes déjà membres de SOS Homophobie mais que vous n’avez pas encore franchi le pas de devenir «membre actif », si vous n’êtes pas encore membres mais que vous desirez vous engagez pour défendre les droits des homosexuels, que vous soyez homosexuel vous-mêmes ou hétérosexuel, que vous vivez dans la région PACA, autour d’Aix et Marseille en particulier, n’hésitez pas à nous contacter, et à nous rejoindre. Nous avons besoins de toutes les bonnes volontés et sommes ouverts à toutes propositions.
Afin de désarçonner les timidités mal placées, je précise que nous ne sommes plus que deux dans cette délégation d’Aix Marseille, et que nous même débutons dans ce type d’engagement (un an d’expérience à notre actif seulement). Les nouveaux membres ne risquent donc pas de se trouver mis à l’écart, ou snobés de quelque manière que ce soit. Nous ne sommes que deux, et par conséquent, sans vous, nous ne pourrons continuer seuls à faire vivre notre délégation sur Aix-Marseille, ce qui serait préjudiciable, compte tenus des besoins particuliers de notre région en matière d’information, de prévention, et de défense de nos droits.
Pour toute autre information, pour toute proposition ou question, contactez moi (via le lien "contacter l'auteur") !
11 février 2008
Tu quoque mi filii
Rien ne se perd, tout se transmet. Un nouveau Brutus vient de se révéler dans la cité des nantis, César peut être fier de son éducation... Voilà une famille comme on les aime, conforme à nos convictions intimes, unie, et équilibrée, tellement normale!
09 février 2008
Paris
De Cédric Klapisch, avec Juliette Binoche, Romain Duris, Mélanie Laurent, Fabrice Luchini, Karin Viard, Gilles Lellouch; Sabrina Ouazani, François Cluzet, Albert Dupontel...
Paris sortira en salle le 20 février, nous l'avons vu en avant première, en présence de Klapish himself, de Mélanie Laurent et de Gilles Lellouch.
C'est le neuvième long métrage de Klapisch, et on s'éloigne résolument de l'adulescence légère de l'auberge espagnole et des poupées russes. Peut être qu'on revient aussi, finalement, à la gravité du Péril Jeune.
Par certains traits, j'ai pensé évidemment au Temps qui reste, d'Ozon, les sujets sont si proches. Mais il n'y a pas de condamnation chez Klapisch, il n'y a pas l'aspect définitif qu'Ozon développait.
En général, Klapisch n'a pas besoin de faire grand chose pour me séduire, mais là, je pense que c'est tout de même un de ses meilleurs films, pour sa tonalité notamment. Evidemment, le traitement de certains personnages dans ce film chorale est parfois inégal, et aurait mérité un peu plus d'équilibre peut être.
Mais les acteurs qui portent ce film laissent difficilement la place à quelques critiques.
Juliette Binoche notamment est merveilleuse. Tellement humaine, tellement perdue, tellement belle et séduisante sans qu'elle semble s'en douter seulement, et qui raisonne si bien face à Albert Dupontel, non moins touchant. Il y a longtemps que je n'avais été à ce point sous le charme d'une actrice. C'était de loin mon personnage préféré, avec celui de Fabrice Luchini sans doute pour ses angoisses d'universitaire solitaire. Alors certes, Luchini déclamant l'histoire de Paris sur une chaire, c'est tellement facile, mais tellement efficace. Luchini se déchaînant sur un morceau de musique, c'est du déjà vu n'est-ce pas (Confidences trop intimes), mais c'est tellement bon!
Sabrina Ouazani a un petit rôle, on ne la croise pas beaucoup, mais cette actrice me plaît énormément, elle a une brutalité dans le regard, et une douceur à la fois, je trouve, qui sont très percutantes à l'écran. Son très court duo avec l'odieux personnage excellment interprêté par Karin Viard, est irresistible!
La recette est classique, un chassé croisé de portraits de personnages tous plus ou moins attachants, sur un fond de message non moins classique, carpe diem encore et toujours. Mais ça marche ça marche ça marche, et ça me plaît, beaucoup, même sans raison.
Alors faites vous plaisir, allez-y...

01 février 2008
Première langue
Je me suis rendue compte, un jour, que je savais lire, en
constatant que je comprenais intégralement toutes les bulles de toutes les
cases d’Astérix chez Cléopâtre.
C’était un dimanche après midi, au début de l’hiver sans
doute. Tous les dimanches, après le déjeuner, mon père partait dans sa chambre
chercher un album d’Astérix, puis, allait s’installer avec dans un des gros
fauteuils du salon.
En général, dès les dix premières pages, l’album lui
échappait des mains et il sombrait dans sa sieste dominicale. Je me moquais
souvent de lui pour cela, il me répondait toujours qu’il connaissait par cœur
tous les Astérix depuis bien longtemps.
En général, la chienne s’étendait au pied du même fauteuil,
juste à côté de la baie vitrée, et se laissait chauffer au soleil derrière la
vitre.
En général, je finissais à plat ventre par terre, tout
contre l’animal, et je terminais pour mon père la lecture d’Astérix.
En général, ma mère râlait que j’allais salir ma robe, que
je finirais encore pleine des poils de la chienne.
En général, je n’écoutais pas.
Cet après midi là, je savais lire donc, puisque j’avais
intégralement compris toutes les bulles, de toutes les cases, d’Astérix chez
Cléopâtre. Toutes, sauf…
« Maman, ça veut dire quoi ça, là… ? »
« Je ne sais pas, c’est du latin».
Du latin.
Dès lors mon obsession tout au long de mes années d’école primaire sera d’entrer au collège pour… apprendre le latin, et comprendre, enfin, toutes ces bulles qui émaillaient mes bandes dessinées préférées et dont je restais frustrée.
Au collège, la première déception a été de réaliser que non, je ne pourrais pas faire du latin à la place de l’anglais, qu’il faudrait au moins attendre un an pour faire du latin en plus de l’anglais… Soit. Mais quand même, l’anglais...
En attendant, je me bouchais les oreilles pour ne pas écouter les avis des autres, qui serinaient que leur grand frère, leur grande sœur, en faisaient eux, du latin, et que c’était trop nul, qu’à cause du latin ils finissaient une heure plus tard tous les soirs, qu’ils avaient de mauvaises notes, moi j’étais l’aînée, je n’avais pas d’exemple, personne avant moi n’avait fait de latin dans la famille…
En 5ème enfin, j’ai pu avoir mon premier cours de latin. Evidemment, passé les premières semaines où j’ai pu comprendre les fameux « veni vidi vici » et « alea jacta est », j’ai détesté. Les déclinaisons à apprendre, réapprendre, les conjugaisons, jamais régulières, le professeur, morne et ennuyeux… Seules les versions m’ont amusée un peu quand j’ai réalisé que même sans connaître mes déclinaisons, ni mes conjugaisons, je possédais une sorte d’instinct, ou de logique particulière qui me faisaient comprendre, presque dans le texte à l’époque, les quelques lignes édulcorées des anciens que nous devions traduire. Mais des cours de latin du collège, je garde un souvenir d’ennui surtout.
Pour autant, le latin me fascinait toujours, puisqu’il me donnait cette impression grisante de posséder des clés, des clés d’histoire, des clés de langue, et de m’ouvrir tout un champ de compréhension que je n’avais cessé de désirer, enfant, quand je demandais inlassablement pourquoi avait-on choisi tel mot pour désigner telle chose, pourquoi tel son devait s’orthographier ainsi et pas autrement. J’avais la sensation de pénétrer dans l’antichambre de notre civilisation, et pour cela seulement, j’adorais le latin.
Nous ne fûmes qu’une poignée, à la fin du collège, à bien vouloir signer à nouveau pour le latin au lycée. Mon intérêt pour la matière crût encore avec la découverte des « vrais » textes, de Sénèque, de Virgile, et de Tibulle. J’ai passé trois ans à me chamailler avec ma prof de latin de l’époque, avec qui j’ai vraiment été odieuse parfois et sans beaucoup d’autres raisons que de lui reprocher sa façon désenchantée d’enseigner et son manque de dynamisme. Mais il y avait désormais cette émulation à vouloir faire céder le texte à ma compréhension, trouver les clés nécessaires pour que les portes de la phrase s’ouvrent enfin, et pour cela seulement, j’adorais toujours le latin.
Toute seule de notre toute petite classe de latinistes littéraire, je continuai le latin en hypokhâgne, en option lourde, avec l’idée de le présenter à l’écrit à l’ENS Ulm. Pendant ces deux dernières années, j’ai pratiqué le latin à très forte dose, à raison de cinq heure de cours et de six à huit heure de travail personnel en plus par semaine. En khâgne, tous les soirs, avec plus ou moins de régularité, j’essayais d’effectuer mon heure de petit latin, cet exercice qui consistait à lire dans le texte, en traduisant directement, les grands classiques cicéroniens. Nous traduisions des versions du niveau de l’agrégation de lettres classiques, j’y ai passé des dimanches après midi, des soirées, et des moitiés de nuit. J’en arrivais, lorsque je rédigeais mes dissertations d’histoire, de lettres ou de philosophie, à penser mes phrases en latin avant de les construire en français. Et là encore, malgré la difficulté, malgré le temps passé, je me sentais approcher l’essence même de la grammaire, toute cette logique, cette rationalité de la phrase latine, qui s’enchaînait, et que peu à peu on arrivait à reproduire dans nos thèmes, et pour cela surtout, j’adorais toujours le latin.
A la fin de la khâgne, lors de ma dernière colle de latin, je suis restée presque sèche devant mon texte. Il ne s’ouvrait pas, mes clés ne fonctionnaient plus. Je n’y arrivais pas. Mon professeur, que j’admirais tant, qui m’avait tant appris, et tant agacée parfois par son purisme et son élitisme, mais qui nous estimait tant aussi, les petites khâgneuses acharnée de l’antiquité que nous étions, m’a dit que là, j’avais atteint une limite. Que j’étais sans doute parvenue au bout de mes capacités en latin. Si j’hésitais alors encore entre science politique ou les lettres classiques, mon choix, orgueilleux, s’est sans doute fait ce soir là. Ah j’avais atteint mes limites ? J’ai rendu mon tablier de lettreuse. Terminé le Gaffiot, terminé le Magnard des lettres latines, Cicéron, Tacite, et Pline, plus jamais.
J’ai désappris le latin pendant trois et demi ensuite.
Et puis en 2008, pour les besoins d’un concours, qui lui donne
le choix entre anglais et latin, pour les besoins de ma tête qui regrettaient
tant mes études littéraires, j’ai racheté une grammaire. J’ai réouvert mon
Gaffiot, et mon Magnard. Et j’ai recontacté celui devant lequel j’avais atteint
mes limites. On recommence ? On recommence, puisqu’il est si humain, si
pédagogue. On recommence puisqu’il est si aisé de retrouver les émotions du
petit latin.
On recommence et me voilà depuis hier, le cerveau en compote devant cette
phrase d’une lettre de Cicéron qui me résiste, qui ne s’ouvre pas, mais que je
finirai bien par posséder.
On recommence. Je me lève le matin à six heure pour faire mon petit latin au beau milieu de l’aube, pour ressentir encore la joie juvénile de comprendre l’emploi du subjonctif dans cette phrase, et de l’adjectif verbal dans cette autre, la jouissance de la grammaire si pure du De Signis, et pour cela encore, j’adore le latin.
28 janvier 2008
Insomnia
L'insomnie m'obsède et j'ai peur qu'elle m'achève.
Une heure de "petit latin" bouclée de deux à trois puisque je m'écroulerai à six heure, cela tient presque du surréalisme, c'est pourtant récurrent.
La nuit je ne dors pas et il fait froid sous ma peau. L'envers de mes paupières me brûle et se brouille, ma tête est lourde et bascule, mais je ne dors pas. Mon corps trop souvent refuse net, en dépit de la fatigue, en dépit de l'obscurité et des lendemains matinaux, de se laisser choir, engourdir dans la torpeur et la tranquillité qui m'enlève Elixir à mes côtés. Depuis l'enfance régulièrement, mes sens opposent une résistance de principe, que je subis, à cette absence à moi-même qu'est le sommeil. Après avoir tant lutté pour rester toujours éveillée, on en arrive un jour à lutter pour encore parvenir à sombrer.
Il fait nuit depuis longtemps, mais je ne dors pas. Et pourtant je déteste cet état, cette conscience presque somnambule, terreau des angoisses les plus diffuses, et insondables, la solitude dense de la nuit, l'absence à la raison qui la rend inutile.
23 janvier 2008
Into the wild
De Sean Penn, avec Emile Hirsch, Marcia Gay Harden...
C'est l'enthousiasme juvénile de la Petite qui m'a convaincu d'aller voir ce film.
Et je crois qu'outre la splendeur de ce chef d'oeuvre, ce qui me touche énormément, c'est de partager son enthousiasme. La Petite devient cinéphile, on dirait, et c'est tant mieux...
Le film de Sean Penn a raisonné au plus profond de moi, et tombait singulièrement au bon moment. Comme quoi les affres des jeunes diplômés ne sont pas choses si particulières. Après, il y a ceux qui les subliment, certes, et les autres, dont je suis, qui admirent seulement ceux-là.
Je ne sais pas comment vous dire d'y aller, d'y courir, d'en sortir, d'y retourner, et de vous perdre, dans la blancheur de l'Alaska, dans la violence des rapides, dans la poussière des routes, dans les regards des gens de passage, dans la force des éléments, dans la peur, dans la survie, dans la vanité de la condition humaine, et dans cette musique...
Je peux vous montrer quelques images, qui ne restituent évidemment pas les écrans à couper le souffle qui défileront sous vos yeux dans la salle, un lien, qui ne saura évidemment pas vous faire comprendre tout le bien qu'il devrait dire de lui, quelques notes... si peu de chose. Alors juste, faites-moi confiance, et faite confiance à la Petite, allez-y.
L'avis de Pascale, évidemment...






