17 novembre 2008
La destruction
J’ai retourné mon bureau, et j’ai tout détruit.
J’ai autodafé cette vie.
Les feuilles et les fiches, les livres et les articles. Les courriers et les résultats, et les convocations, et les plans, et les préparations.
Deux années entières, et la moitié d’une, pour rien, à mes pieds.
Neuf cent treize jours avec cela dans le ventre, neuf cent treize nuits avec cela au fond des yeux, grand ouvert, en vain. Neuf cent treize jours de projection, d’obstination.
Deux ans et demi d’études.
Un dixième de ma vie.
Pas grand chose.
Des heures de travail, de pression, d’épuisement. Des heures d’espoir, de concession.
J’ai eu le sentiment d’une trahison amoureuse. J’ai eu l’impression qu’un raz de marée avait dévasté toute mon existence. J’ai eu l’image persistante de ma vie en ruines, comme un champ de bataille encore fumant des derniers salves ennemies. J’ai senti l’eau monter autour de moi, et la terre se crever sous mon poids, j’ai senti le feu consumer mes nerfs, et mon souffle m’abandonner.
J’ai vu la bête arriver droit sur moi, celle de l’an passé que je connaissais trop bien, prête à m’encorner à nouveau. Comme je savais le mal qu’elle allait me faire, je l’ai arrêtée à temps, je l’ai saisie et j’ai frappé plus fort qu’elle, j’ai crié plus fort qu’elle, j’ai pleuré plus fort qu’elle aussi.`
Alors j’ai retourné mon bureau, et j’ai tout détruit.
Depuis, je reconstruis.
Làbas.
25 juin 2008
Choisir...
Alors voilà, un jour il faut s’y résigner, un jour il faut faire un choix.
Après avoir consciencieusement organisé toutes mes études
depuis mon baccalauréat pour justement ne pas avoir à choisir, me voici, 6ans
plus tard, à devoir me frotter à mon tour à la Décision.
Je suis entrée en classe préparatoire littéraire pour suivre
une formation généraliste, élitiste, approfondie et réputée. Je suis entrée à
science po pour suivre une formation généraliste, élitiste, réputée, et qui me
donnait les clés de compréhension essentielles du monde dans lequel je vis.
Je suis entrée en prépa concours pour présenter des concours sociaux de cadre
de direction (catégorie dite "A+"), pour à la fois remplir une mission de service public, travailler
dans le domaine du social qui m’est cher, avoir des responsabilités et un
pouvoir décisionnel important, et (très) bien gagner ma vie.
J’ai échoué, une
fois.
Je recommence donc cette année. Je repasse ces concours dans moins d’une
semaine, je ne m’étalerai pas sur le stress et la pression que je m’inflige en
ce moment à ce sujet.
Mais, n’étant pas complètement obtuse, et prévoyant un éventuel second échec, je me suis ménagée des portes de sortie.
L’une dans le public : un concours administratif, de
catégorie A, proposant des postes sans grand intérêt, des salaires pas
forcément reluisants (du moins en décalage avec ce à quoi j’espérais pouvoir
prétendre après 5 ou 6ans d’études), un manque de reconnaissance
professionnelle évident (il suffit d’expliquer qu’on présente les concours
administratifs pour se faire traiter de planquée…).
Mais, la sécurité de
l’emploi, des avantages sociaux certains (comme l’illustrent mes cours sur la
sécurité sociale, je commence à connaître le dossier), l’emploi du temps
confortable et propice à une vie familiale épanouie, et puis la bonne
conscience d’effectuer une mission de service public (mais pas forcément dans
le social) (et surtout pas à des postes de direction). Concours décroché.
L’autre dans le privé: un Master 2 (ex. DESS) de
management, en apprentissage, dans une institut assez réputé (quoiqu’en deçà
des grandes écoles de commerce) et très reconnu, au recrutement assez sélectif, proposant des postes motivants, et
concrets, de management, d’encadrement d’équipe, de direction de projet voire
d’entreprise à terme, des salaires de débutants équivalents à ceux qui sont
versés aux cadres de direction débutants dans la fonction publique (soit 60% de
plus que les salaires proposés par mon concours catégorie A), une aussi bonne
reconnaissance sociale que si j’étais cadre de direction dans le public.
Mais
le Risque. Le risque de ne pas trouver d’emploi à la fin de l’apprentissage, le
risque de n’être plus aussi bankable sur le marché du travail dans dix ans que
maintenant, le risque d’y sacrifier ma vie privée. Entrée en Master 2 décrochée aussi.
Moi qui espérais presque n'avoir pas à choisir encore, n'avoir que l'un, ou l'autre, (ou aucun, dans mes pires cauchemars), moi qui me disais que si je pouvais plaire à l'un, il serait difficile de plaire à l'autre en même temps, moi qui sous estimais visiblement ma capacité à faire le caméléon...
Au milieu de tout cela, de ces deux alternatives, il n’y a pas que moi, ce serait trop simple, encore que…
Il y a le fait qu’Elixir ambitionne de devenir avocate, et de ne pas compter ses heures elle non plus, il y a ma crainte de toujours avoir le rôle de « la femme au foyer » en étant fonctionnaire, d’être aigrie de n’avoir pas autant de reconnaissance sociale qu’elle (et oui, c’est important pour moi, ça l’a toujours été) et de développer un complexe d'infériorité, pire, une rivalité malsaine. Ou au contraire que nous ne nous croisions plus qu’en coup de vent à cause de nos emploi du temps chronophages à chacune, en étant comme elle dans le privé.
Il y a le fait que j’ai été élevée dans le culte de l’effort et de l’ambition, du dépassement de soi et de l’indépendance. Que l’ambition de mon père à mon égard m’a toujours poussée en avant, m’a toujours fait mépriser le « confort », la « routine ", au profit de la carrière, du prestige, de l'argent et de la reconnaissance (oui, je suis une fille carriériste, et oui, j'aime (dépenser) l'argent aussi, oui je suis une fille bourrée de testostérone ;) (humour inside)). Mais aussi dans le respect de l’Etat, du service public et la conscience de mes origines, et qu’il ne s’agit pas tant de gagner de l’argent à tout prix, que de pouvoir se regarder dans la glace chaque matin en étant intimement convaincue que son action est juste, que son but est moral, au sens laïc du terme évidemment.
Au milieu de tout ça, il y a les amis et la famille qui disent bien me connaître, et mal m’imaginer dans la rigidité du public, et dans la frustration du travail pas toujours reconnu à sa juste valeur.
Au milieu de tout ça, il y a les conseillères sages et éclairées, qui m’affirment qu’un jour mes priorités changeront, que lorsque je voudrai ou que j’aurai des enfants, l’essentiel ne sera plus sur mon CV ou sur mon compte en banque, mais dans mon ventre et dans le temps que je pourrais réellement consacrer à ma famille…
La seule solution combinant tout ce qui m’attire dans
chacune de ces alternatives, en en évitant la plupart des écueils, serait de
réussir cette année là ou j’ai échoué il y a un an. Dans l’idéal, je pourrais
repousser encore un peu le choix, en espérant ne pas avoir à le faire en cas de
succès aux concours A+, donc… Mais les résultats des concours A+ ne seront
connus qu’en octobre, ou en décembre, d’ici là, je dois savoir où je fais ma
rentrée de septembre, je dois anticiper, et je dois signer, pour le public, ou
le privé, dans les semaines qui viennent, au cas où l’échec sonne à nouveau à
ma porte cet automne.
Choisir donc...



