01 février 2008
Première langue
Je me suis rendue compte, un jour, que je savais lire, en
constatant que je comprenais intégralement toutes les bulles de toutes les
cases d’Astérix chez Cléopâtre.
C’était un dimanche après midi, au début de l’hiver sans
doute. Tous les dimanches, après le déjeuner, mon père partait dans sa chambre
chercher un album d’Astérix, puis, allait s’installer avec dans un des gros
fauteuils du salon.
En général, dès les dix premières pages, l’album lui
échappait des mains et il sombrait dans sa sieste dominicale. Je me moquais
souvent de lui pour cela, il me répondait toujours qu’il connaissait par cœur
tous les Astérix depuis bien longtemps.
En général, la chienne s’étendait au pied du même fauteuil,
juste à côté de la baie vitrée, et se laissait chauffer au soleil derrière la
vitre.
En général, je finissais à plat ventre par terre, tout
contre l’animal, et je terminais pour mon père la lecture d’Astérix.
En général, ma mère râlait que j’allais salir ma robe, que
je finirais encore pleine des poils de la chienne.
En général, je n’écoutais pas.
Cet après midi là, je savais lire donc, puisque j’avais
intégralement compris toutes les bulles, de toutes les cases, d’Astérix chez
Cléopâtre. Toutes, sauf…
« Maman, ça veut dire quoi ça, là… ? »
« Je ne sais pas, c’est du latin».
Du latin.
Dès lors mon obsession tout au long de mes années d’école primaire sera d’entrer au collège pour… apprendre le latin, et comprendre, enfin, toutes ces bulles qui émaillaient mes bandes dessinées préférées et dont je restais frustrée.
Au collège, la première déception a été de réaliser que non, je ne pourrais pas faire du latin à la place de l’anglais, qu’il faudrait au moins attendre un an pour faire du latin en plus de l’anglais… Soit. Mais quand même, l’anglais...
En attendant, je me bouchais les oreilles pour ne pas écouter les avis des autres, qui serinaient que leur grand frère, leur grande sœur, en faisaient eux, du latin, et que c’était trop nul, qu’à cause du latin ils finissaient une heure plus tard tous les soirs, qu’ils avaient de mauvaises notes, moi j’étais l’aînée, je n’avais pas d’exemple, personne avant moi n’avait fait de latin dans la famille…
En 5ème enfin, j’ai pu avoir mon premier cours de latin. Evidemment, passé les premières semaines où j’ai pu comprendre les fameux « veni vidi vici » et « alea jacta est », j’ai détesté. Les déclinaisons à apprendre, réapprendre, les conjugaisons, jamais régulières, le professeur, morne et ennuyeux… Seules les versions m’ont amusée un peu quand j’ai réalisé que même sans connaître mes déclinaisons, ni mes conjugaisons, je possédais une sorte d’instinct, ou de logique particulière qui me faisaient comprendre, presque dans le texte à l’époque, les quelques lignes édulcorées des anciens que nous devions traduire. Mais des cours de latin du collège, je garde un souvenir d’ennui surtout.
Pour autant, le latin me fascinait toujours, puisqu’il me donnait cette impression grisante de posséder des clés, des clés d’histoire, des clés de langue, et de m’ouvrir tout un champ de compréhension que je n’avais cessé de désirer, enfant, quand je demandais inlassablement pourquoi avait-on choisi tel mot pour désigner telle chose, pourquoi tel son devait s’orthographier ainsi et pas autrement. J’avais la sensation de pénétrer dans l’antichambre de notre civilisation, et pour cela seulement, j’adorais le latin.
Nous ne fûmes qu’une poignée, à la fin du collège, à bien vouloir signer à nouveau pour le latin au lycée. Mon intérêt pour la matière crût encore avec la découverte des « vrais » textes, de Sénèque, de Virgile, et de Tibulle. J’ai passé trois ans à me chamailler avec ma prof de latin de l’époque, avec qui j’ai vraiment été odieuse parfois et sans beaucoup d’autres raisons que de lui reprocher sa façon désenchantée d’enseigner et son manque de dynamisme. Mais il y avait désormais cette émulation à vouloir faire céder le texte à ma compréhension, trouver les clés nécessaires pour que les portes de la phrase s’ouvrent enfin, et pour cela seulement, j’adorais toujours le latin.
Toute seule de notre toute petite classe de latinistes littéraire, je continuai le latin en hypokhâgne, en option lourde, avec l’idée de le présenter à l’écrit à l’ENS Ulm. Pendant ces deux dernières années, j’ai pratiqué le latin à très forte dose, à raison de cinq heure de cours et de six à huit heure de travail personnel en plus par semaine. En khâgne, tous les soirs, avec plus ou moins de régularité, j’essayais d’effectuer mon heure de petit latin, cet exercice qui consistait à lire dans le texte, en traduisant directement, les grands classiques cicéroniens. Nous traduisions des versions du niveau de l’agrégation de lettres classiques, j’y ai passé des dimanches après midi, des soirées, et des moitiés de nuit. J’en arrivais, lorsque je rédigeais mes dissertations d’histoire, de lettres ou de philosophie, à penser mes phrases en latin avant de les construire en français. Et là encore, malgré la difficulté, malgré le temps passé, je me sentais approcher l’essence même de la grammaire, toute cette logique, cette rationalité de la phrase latine, qui s’enchaînait, et que peu à peu on arrivait à reproduire dans nos thèmes, et pour cela surtout, j’adorais toujours le latin.
A la fin de la khâgne, lors de ma dernière colle de latin, je suis restée presque sèche devant mon texte. Il ne s’ouvrait pas, mes clés ne fonctionnaient plus. Je n’y arrivais pas. Mon professeur, que j’admirais tant, qui m’avait tant appris, et tant agacée parfois par son purisme et son élitisme, mais qui nous estimait tant aussi, les petites khâgneuses acharnée de l’antiquité que nous étions, m’a dit que là, j’avais atteint une limite. Que j’étais sans doute parvenue au bout de mes capacités en latin. Si j’hésitais alors encore entre science politique ou les lettres classiques, mon choix, orgueilleux, s’est sans doute fait ce soir là. Ah j’avais atteint mes limites ? J’ai rendu mon tablier de lettreuse. Terminé le Gaffiot, terminé le Magnard des lettres latines, Cicéron, Tacite, et Pline, plus jamais.
J’ai désappris le latin pendant trois et demi ensuite.
Et puis en 2008, pour les besoins d’un concours, qui lui donne
le choix entre anglais et latin, pour les besoins de ma tête qui regrettaient
tant mes études littéraires, j’ai racheté une grammaire. J’ai réouvert mon
Gaffiot, et mon Magnard. Et j’ai recontacté celui devant lequel j’avais atteint
mes limites. On recommence ? On recommence, puisqu’il est si humain, si
pédagogue. On recommence puisqu’il est si aisé de retrouver les émotions du
petit latin.
On recommence et me voilà depuis hier, le cerveau en compote devant cette
phrase d’une lettre de Cicéron qui me résiste, qui ne s’ouvre pas, mais que je
finirai bien par posséder.
On recommence. Je me lève le matin à six heure pour faire mon petit latin au beau milieu de l’aube, pour ressentir encore la joie juvénile de comprendre l’emploi du subjonctif dans cette phrase, et de l’adjectif verbal dans cette autre, la jouissance de la grammaire si pure du De Signis, et pour cela encore, j’adore le latin.
07 octobre 2007
Echec et...
L'échec est une petite musique lancinante qu'il faut savoir déchiffrer pour mieux l'appréhender.
L'échec est une petite musique personnelle qui ne parle qu'à soi et qu'on ne peut partager.
L'échec est une petite musique effrayante qu'il faut savoir oublier pour pouvoir continuer.
L'échec est une petite musique métallique qui raye un peu vos nuits et qui s'assène sur vos matins.
L'échec est une petite musique banale qui n'arrive pas qu'aux autres.
L'échec est une petite musique tenace, en mode mineur, qui trouve rapidement sa place au fond de vous.
L'échec est une petite musique vorace qui engloutit vos humeurs et digère placidement vos ambitions.
L'échec est une petite musique honteuse qui vous fait rougir en société.
L'échec est une petite musique inédite dont je viens de faire la connaissance.
13 septembre 2007
Panique générale
Mes petits canards, je vous abandonne quelques jours encore: je suis convoquée lundi et mardi aux oraux de l'EN3S, autant vous dire que le stress, la panique et le manque de temps sont à leur comble!
Par conséquent, je vous dis à mercredi (mais je ne sais pas dans quel état vous me retrouverez alors...)!
Pour les aixois toutefois, notre délégation SOS Homophobie présente un stand dimanche sur le cours Mirabeau, venez donc jeter un oeil...
31 août 2007
Je viens lever mon nez...
... en cette fin de vacances, un peu (très) fiérotte, pour vous dire que je suis admissible au concours d'entrée à l'Ecole Nationale Supérieure de la Sécurité Sociale.
Reste l'admission, qui me promet de nombreuses nuits blanches dans les semaines qui viennent et qui est loin d'être acquise, mais mais mais, et même si l'admissibilité n'a jamais nourri sa femme, comme nous disent nos profs, c'est déjà ça!
11 juin 2007
Accomplissement
Hier vers 21h, j'ai rabattu l'écran de mon ordinateur portable en me disant "allez, ça suffit maintenant", et là, toute l'angoisse que je tenais à distance, du bout de mes fiches d'économie ou de droit constit, m'est tombée dessus, oppressante, envahissante, et m'a tordu le ventre pour toute la soirée.
J'ai dormi quelques heures, et j'ai ouvert les yeux avant le réveil. Mécaniquement, j'ai déjeuné, malgré tout, ai pris connaissance des grands titres de l'actualité, me suis lavée, habillée, engoncée dans ce tailleur de circonstance. Blanche, cernée, et les jambes tremblantes, je me suis rendue à l'Ecole.
Je suis arrivée, liquide. Tous les autres passaient avant moi. L'attente, longue, presque 3heures. Heureusement, des professeurs rassurants, et humains, pour pallier à l'inorganisation d'un président de jury bien peu respectueux...
Finalement, le texte, Marc Blondel, un article du monde, l'égalité et l'équité, vaste programme! 30minutes, réglée comme du papier à musique. Et l'entrée dans la salle du Conseil. 10 minutes de commentaire, très réglé aussi, attention à la voix qui s'accroche aux mots, attention au pied qui bouge frénétiquement sous la table, aux mains, moites évidemment, qui se torturent entre elles. Et les questions, en rafale pendant 20minutes. Destabilisation, remobilisation, ignorance, tentative plus ou moins heureuse de réponses, quelques connaissances tout de même. "Nous sommes au terme des 30minutes, mademoiselle, merci."
Sortie.
Délibérations, pas trop longue.
Retour, tous ensemble dans la salle du Conseil.
Enoncé des résultats par le Président. Evidemment dernière de la série par ordre alphabétique, l'angoisse monte au cours des résultats proclamés. Et finalement "Polysémie, 12,5, Grand Oral validé, mention assez bien!".
Incrédulité, surprise,bonheur, soulagement, joie. Congratulations mutuelles.
Elixir m'a rejoint, pour fêter ça autour d'un verre avant de plus conséquentes festivités.
Peut être que le plus émouvant pour moi cependant, c'était la réaction de mes parents, si pudiques habituellement, et si peu disserts sur leur sentiments, qui chacun leur tour étaient en larmes au téléphone pour me féliciter. Comment leur faire comprendre qu'il s'agit tant de leur réussite que de la mienne propre. Que sans eux, je n'y serais pas. Que c'est la qualité de leur éducation qui m'a permis de m'accomplir dans ce pour quoi je n'étais pas trop mauvaise: les études. Que ce diplôme n'est pas seulement le fruit de mon travail, mais aussi de leurs efforts pour me soutenir, des principes qu'ils m'ont inculqués, et que compte tenu du travail qu'ils ont eux-mêmes fournis tout au long de leur vie pour nous permettre de faire toujours ce que nous souhaitions faire, mes soeurs et moi, je ne pouvais pas les décevoir. C'est puéril, mais faire ainsi leur fierté fait la mienne plus que toute autre chose.
(oui, c'est un post prétentieux, égocentrique, narcissique, et plein d'autosatisfaction, mais ce soir j'ai le droit, c'est comme ça, et surtout après ça!)
16 mai 2007
Qu'as-tu appris à l'école?
J'avais un rituel, petite, quand j'étais contrainte de ranger ma chambre, parce que oui, au bout de quelques semaines de résistance active, sous la menace brandie par ma mère du "sac poubelle suffisamment grand pour contenir tous mes jouets" (sic!), je finissais par rendre les armes et aller mettre un semblant d'ordre dans mon QG au fond du couloir de l'étage. J'avais un rituel, dans ces moments-là, donc. J'enclenchais une vieille cassette audio verte dans le lecteur autoreverse, je poussais le volume et je rangeais enfin. La cassette, c'était Graeme Allwright. D'un autre âge me direz-vous, c'est vrai, je ne sais par quel mystère elle avait atterrit dans ma chambre de petite fille. Mais j'adorais. Et ça commençait comme ça:
" - Qu'as-tu appris à l'école mon fils, à l'école aujourd'hui?
Qu'as-tu appris à l'école mon fils à l'école aujourd'hui?
- J'ai appris qu'il faut mentir jamais
Qu'il y a des bons ou des mauvais
Que je suis libre comme tout le monde
Même si le maître parfois me gronde.
C'est ça qu'j'ai appris à l'école Papa, à l'école aujourd'hui".
J'aimais bien, que voulez-vous...
Aujourd'hui, à l'école, j'ai suivi le cours de quelqu'un de bien. Quelqu'un de bien qui nous a asséné des réalités qui ne me donnent plus très envie de croire aux paroles de ma vieille chanson tout de même.
Aujourd'hui, à l'école, j'ai appris que selon les dernières études statistiques à ce propos que si les plus de 65 ans avaient voté selon la répartition du reste de la population le 6 mai dernier, Ségolène Royal l'aurait emporté avec 52% contre 48. Je sais, avec des si...
Mais il n 'empêche, savoir que c'est cette frange là de la population qui a pu faire basculer le rapport de forces me révolte profondément. Comme c'est facile de voter pour quelqu'un qui considère que réussir n'est qu'une affaire de volonté quand on a soi même eu la chance que toute sa carrière se déroule pendant les 30 glorieuses. Comme c'est facile de considérer que les bénéficiaires des transferts sociaux sont des assistés quand on est soi-même inactif et profitant à plein de la solidarité nationale. Comme c'est facile de considérer qu'il faut exonérer de frais de succession la plupart des patrimoine quand on est soi même, en moyenne, à la tête des plus importants patrimoines fonciers et liquides.
Aujourd'hui à l'école, j'ai appris qu'à partir de 2147€ de revenus salariaux par mois pour une personne seule, on appartenait aux 10% les plus riches de la population française***, que les 10% des plus riches possédaient 46% de la part de patrimoine national***, que le patrimoine moyen des cadres supérieurs était de 200 000€, quand celui des non qualifiés culminait à 9600€ accumulés au cours d'une vie***, que le patrimoine moyen des ménages était de 160 000€***, vous savez, ce fameux patrimoine qui doit être exonéré de droits de succession quand il demeure "petit ou moyen" soit jusque... 200 000€ selon la conception de certains!
***: Chiffres de l'INSEE
26 mars 2007
Mémoire
On choisit un beau sujet, un grand sujet, qui nous plait, qui nous intéresse, qui nous concerne parce que c'est un peu comme si on avait été élevée dedans.
On y passe des heures, on y passe des nuits, on y passe des mois. On y laisse des rèves, les yeux grands ouverts dans le noir à égrener les minutes nocturnes qui passent, pour y penser, encore. On y laisse son temps à côté, celui qu'on aurait du consacrer à des choses plus essentielles et plus urgentes.
On finit par y croire, on l'écrit en pensant à ceux que l'on aimerait tant remercier.
On le rend fière de soi, soulagée, et fébrile.
On le présente calmement, posément, craintivement.
On le soutient comme sa première réelle production concrète, tout en demeurant consciente de ses faiblesses, de ses lacunes, de ses maladresses, c'est une première fois somme toute.
On se fait démolir, on se fait humilier, par qui ne l'aura que survolé, par qui voudra avant tout l'interpréter à sa manière, par qui en ignore la moitié, par qui veut surtout étaler SON savoir.
On n'est plus capable de rien, pas un mot pour sa défense, plus un souffle pour son travail.
On n'ose plus le présenter à qui, vraiment, originellement, viscéralement, "de droit".
Et on a honte de l'échec.



